Les droits de douane imposés par l’administration américaine depuis janvier 2025 et ceux mis en place par le Canada sur les produits américains en guise de réplique sèment l’inquiétude dans les municipalités québécoises. Alors que le déficit de maintien des infrastructures en eau de la province est évalué à environ 45 milliards de dollars, les risques de hausse des coûts des nombreux projets en cours préoccupent plusieurs acteurs du milieu. La bonne nouvelle — du moins, pour le moment ! —, c’est que l’industrie du traitement des eaux est globalement épargnée. Toutefois, selon la réalité des entreprises, certaines répercussions peuvent se faire sentir. Chose certaine, l’incertitude est palpable.
« Jusqu’à présent, les produits dans le domaine du traitement des eaux n’ont généralement pas été visés par les droits de douane américains ni par ceux imposés en retour par le Canada », affirme d’emblée Nicolas Minel, président de Brault Maxtech, qui représente des équipementiers en traitement des eaux pour les marchés municipaux et industriels au Québec.
Georges Szaraz, président-directeur général de Mabarex, un autre grand joueur dans le domaine, fait le même constat. « Pour l’instant, il n’y a pas vraiment d’incidences, remarque-t-il. Nous avons plusieurs fournisseurs américains, et leurs produits ne sont pas sur la liste de ceux assujettis à des droits de douane à leur entrée au Canada. »
Une situation variable d’une entreprise à une autre
Derrière ce portrait général, quand on creuse un peu, les réalités varient toutefois d’une entreprise à l’autre. « En fait, il n’y a pas un manufacturier qui vit la même chose », affirme Nicolas Minel. Par exemple, Fontaine Aquanox, une entreprise de Sherbrooke qui fabrique des vannes murales en acier inoxydable pour les réservoirs des stations de traitement des eaux, n’est pas frappée par les droits de douane.
« On exporte vers les États-Unis depuis les années 1990 et on a la chance de passer sous le radar, affirme Marc Boily, directeur général. Nos vannes n’entrent pas dans le chapitre de l’acier ni de ses dérivés. Par contre, si on expédie des pièces à nos clients aux États-Unis, elles peuvent être considérées comme des dérivés d’acier et être assujetties à des droits de douane. Mais ça reste marginal dans notre volume d’affaires. »
Toutefois, du côté des Industries Fournier, un fabricant d’équipements de déshydratation des boues pour le traitement des eaux usées, les exportations vers les États-Unis sont touchées par certains droits de douane. « Certains de nos équipements sont touchés par les droits de douane américains appliqués sur l’acier, confirme Pierre-Étienne Lamontagne, vice-président. Depuis la fin août, plusieurs de nos pièces de rechange sont visées par de nouvelles mesures tarifaires américaines pouvant entraîner des droits additionnels importants, jusqu’à 50 % dans certains cas. C’est le cas même si nos pièces sont destinées au traitement des eaux usées, et non à l’industrie automobile, principalement visée par cette nouvelle mesure. »
« Jusqu’à présent, les produits dans le domaine du traitement des eaux n’ont généralement pas été visés par les droits de douane américains […] »
— Nicolas Minel, président de Brault Maxtech

Pression sur la chaîne d’approvisionnement
Les droits de douane compliquent également les chaînes d’approvisionnement. « Au Québec, comme ailleurs dans le monde, le matériel est plus cher qu’avant, principalement l’acier, mentionne M. Lamontagne. Les prix fluctuent beaucoup dans le temps, mais l’arrivée des droits de douane n’a pas aidé. Ça met une pression accrue sur la chaîne d’approvisionnement, même lorsqu’elle est mondiale, comme la nôtre. »
Même son de cloche du côté de CON-V-AIR, une entreprise de Sainte-Julie qui fabrique des systèmes d’injection de produits chimiques et d’entreposage, comme des silos, pour les systèmes de traitement des eaux. « Peu importe l’origine de l’acier, les prix ont augmenté, indique Frédéric Noël, président de CON-V-AIR. Nous utilisons aussi de l’acier inoxydable, et certains types ne sont pas laminés ici. Il faut donc les importer des États-Unis et payer les droits de douane imposés par le Canada. Même chose pour certains produits que nous devons acheter auprès de fournisseurs américains. »
Bref, à ses yeux, la guerre commerciale fait mal aux entreprises canadiennes. « Tout est plus cher, donc c’est certain que nos prix ont augmenté, même pour le marché canadien », précise-t-il.
Le casse-tête de la liste de codes
Les entreprises demeurent par ailleurs très attentives à l’évolution de la situation. « Les gens ne peuvent plus tenir pour acquis que, parce que c’est vrai aujourd’hui, ce le sera encore demain », remarque Nicolas Minel.
« À chaque décret présidentiel, on regarde toutes les annexes, avec tous les codes de douane, pour voir si on est visés, confirme Marc Boily. Ça entraîne beaucoup d’incertitude et d’efforts pour démêler tout ça. »
Le fabricant de surpresseurs AERZEN réussit pour sa part à limiter l’incidence des droits de douane, puisque ses produits destinés au marché canadien sont fabriqués en Allemagne ou au Mexique, alors que l’assemblage est fait à Vaudreuil, où est situé son siège social canadien.
« C’était souvent pratique de faire venir une pièce de la division américaine d’AERZEN, indique Karl Villeneuve, vice-président des ventes à AERZEN Canada. Maintenant, il faut être très vigilants, parce que certains produits sont touchés par les droits de douane. Il faut bien vérifier la liste de codes. Ça nous demande d’être encore plus organisés dans la gestion de nos stocks.
Les clients inquiets, mais motivés à acheter local
Ce climat d’incertitude pousse autant les entreprises que les municipalités à redoubler de vigilance. Aziz Rahhali, directeur du Service de l’approvisionnement de la Ville de Saint-Eustache, doit signer plusieurs contrats et faire divers achats ponctuels liés au traitement des eaux. Il remarque que l’imposition des droits de douane entraîne des effets. « Les délais d’approvisionnement sont plus longs parce que les fournisseurs se posent plusieurs questions, explique-t-il. La situation peut changer rapidement, alors ils vivent beaucoup d’incertitude lorsqu’ils établissent leurs prix. Il faut s’y prendre d’avance. »
AERZEN remarque que certains clients municipaux et industriels sont préoccupés. « Ils se demandent s’ils auront à payer des droits de douane, affirme Karl Villeneuve. Ils posent beaucoup de questions. Nous leur expliquons comment nous gérons notre chaîne d’approvisionnement à l’échelle mondiale et ça les rassure. »
Même si certains clients retardent des projets parce que les investisseurs cherchent la stabilité, Georges Szaraz voit pour sa part des retombées positives dans la situation actuelle. « Nous travaillons davantage avec des fournisseurs européens, québécois et canadiens, indique-t-il. Ça crée d’autres occasions d’affaires. La situation amène les différents joueurs québécois et canadiens à se parler davantage. Il était temps. Ça fait longtemps qu’on dit qu’on est dépendants des États-Unis. On le sera encore, mais à un degré moindre. »
Certaines politiques encouragent d’ailleurs l’achat local. « Nous avons, dans nos contrats, la possibilité de favoriser les entreprises qui sont au Québec et au Canada, affirme Aziz Rahhali. C’est aussi une priorité qui s’inscrit dans l’orientation générale de la Ville. »
Frédéric Noël, de CON-V-AIR, est d’ailleurs émerveillé de voir ce qui se passe sur le marché canadien. « Malgré la hausse des coûts, on a une plus grande demande qu’avant, affirme-t-il. Les clients canadiens veulent acheter au Canada. On se le fait dire chaque semaine. »
Nous avons, dans nos contrats, la possibilité de favoriser les entreprises qui sont au Québec et au Canada. »
— Aziz Rahhali, directeur du Service de l’approvisionnement pour la Ville de Saint-Eustache
Marché américain : forte pression pour délocaliser la production vers les États-Unis
Si le secteur du traitement des eaux s’en sort tout de même plutôt bien face aux droits de douane jusqu’à maintenant, il n’en demeure pas moins que les différents joueurs s’activent pour protéger leurs affaires.
« Dans l’incertitude, les entreprises mettent en place des stratégies pour se prémunir contre ce qui pourrait arriver demain », remarque Nicolas Minel, président de Brault Maxtech, qui représente des équipementiers du secteur du traitement des eaux pour les marchés municipaux et industriels au Québec. Il remarque que les entreprises cherchent à diversifier leur chaîne d’approvisionnement. Pour les entreprises québécoises qui font beaucoup affaire avec les États-Unis, l’idée d’y délocaliser une partie de la production fait son chemin. Et ce n’est pas si nouveau.
Acquérir une usine
Par exemple, en janvier 2025, donc avant l’arrivée de la première vague de droits de douane imposés par l’administration Trump, CON-V-AIR, qui fabrique des systèmes d’injection de produits chimiques et d’entreposage pour les systèmes de traitement des eaux, achetait une usine en Ohio.
Pourquoi l’entreprise a-t-elle pris cette décision? Réponse courte : BABA, pour « Build America, Buy America », une loi adoptée par le Congrès américain et signée par le président Joe Biden en 2021. Depuis, les projets d’infrastructure financés par le gouvernement fédéral doivent respecter plusieurs exigences : au moins 55 % de la valeur des composantes doivent provenir des États-Unis, tout l’acier utilisé doit être fabriqué au pays et l’assemblage final doit être réalisé en sol américain.
« Nous cherchions donc depuis longtemps une usine aux États-Unis, et nous en avons finalement trouvé une déjà active, mais pas dans le domaine du traitement des eaux, raconte Frédéric Noël, président. Nous y avons embauché deux ingénieurs pour soutenir la production destinée au marché américain. Cette nouvelle usine crée aussi beaucoup de valeur pour notre bureau de Brossard, qui s’occupe de l’ingénierie et de la conception. »
L’entreprise travaille actuellement sur trois grands projets liés au traitement des eaux aux États-Unis grâce à l’ajout de ce site de fabrication, qui lui permet de se conformer aux exigences de BABA. « Cette acquisition a précipité notre croissance aux États-Unis, et c’est allé super vite, ajoute-t-il. Ça nous oblige à nous dépasser. »
Cette loi a aussi pesé dans la décision du fabricant de vannes murales Fontaine Aquanox d’acquérir une usine de l’autre côté de la frontière. « C’est à Saint-Johnsbury, au Vermont, un village de 7 000 habitants situé à une heure et demie de route de Sherbrooke, indique Marc Boily, directeur général de l’entreprise. Nous cherchions depuis longtemps. D’ailleurs, un projet d’acquisition d’une usine en activité est tombé à l’eau. Puis les droits de douane de l’administration Trump se sont ajoutés, ce qui nous a convaincus d’aller de l’avant avec une usine vacante. »
Il souligne tout de même que, si l’entreprise a décidé de faire le saut dans ce projet – coûteux et complexe sur le plan législatif –, c’est d’abord en raison du grand besoin d’infrastructures en eau en Amérique du Nord. « Nous avons une demande grandissante, mais des capacités de production insuffisantes, explique M. Boily. C’est dans ce contexte que nous avons décidé d’installer une usine aux États-Unis. Elle devrait être opérationnelle en décembre ou en janvier. Ça va protéger notre production et nous ouvrir de nouvelles portes. »
Actuellement, environ 75 % de la production de l’usine de Sherbrooke sont destinés au marché américain. « Mais ce sont des contrats qui ne sont pas touchés par BABA, précise-t-il. Maintenant, on pourra soumissionner sur ces projets. Cette usine générera aussi plus de travail au Québec, où sont réalisés les dessins, l’ingénierie et la gestion de projet. Nous investissons ainsi dans la croissance et la pérennité de l’entreprise. »
Miser sur des partenaires et des sous-traitants
Pour se conformer aux exigences de BABA, les Industries Fournier, qui fabriquent des équipements de déshydratation des boues, ont plutôt décidé de mettre davantage à profit leur réseau de sous-traitants et de partenaires américains. « Nous avons développé une relation de confiance avec eux au fil des ans, affirme Pierre-Étienne Lamontagne, vice-président. Nous pouvons donc, par exemple, réaliser certaines étapes de fabrication et d’assemblage aux États-Unis. Nous avons des superviseurs sur place qui s’assurent que tout est bien fait. »
L’entreprise réfléchit toutefois à la pertinence d’ouvrir une usine aux États-Unis. « Nous avons des discussions avec différents États qui manifestent un grand intérêt à accueillir nos activités, ajoute-t-il. Notre préférence demeure de fabriquer au Québec le plus possible. Toutefois, l’évolution du contexte commercial nord-américain nous oblige à évaluer différentes options afin de maintenir notre compétitivité et notre proximité avec nos clients. Si les barrières commerciales persistent ou s’accentuent, nous pourrions être amenés à renforcer notre présence manufacturière aux États-Unis. »
Nicolas Minel demeure optimiste, « les entreprises américaines aussi s’organisent pour contourner les droits de douane », remarque-t-il.
« Elles ne sont pas différentes de nous. Elles souhaitent continuer à travailler au Canada, remarque-t-il. S’il le faut, elles investiront elles aussi dans des usines au Canada, ce qui nous donnera l’occasion de fabriquer certains produits localement. »
— Nicolas Minel, président de Brault Maxtech
Multinationales : un plus grand appétit pour investir au Canada
L’imposition de droits de douane sur une foule de produits entrant aux États-Unis pousse les entreprises à revoir leurs stratégies. Pour le Canada, cette situation pourrait même créer de nouvelles occasions d’investissement.
HUBER Technology, un fabricant de machines en acier inoxydable destinées au traitement des eaux usées et des boues, en est un bon exemple. Jusqu’à récemment, l’entreprise comptait seulement deux représentants commerciaux au Canada, et toutes ses activités au pays relevaient de sa filiale américaine établie à Denver, en Caroline du Nord.
En mai 2025, soit quelques mois après l’entrée en vigueur de la première vague de droits de douane imposés par la nouvelle administration Trump, HUBER a embauché Jason Goldberg à titre de directeur général pour le Canada. « En réponse aux mesures américaines, HUBER a été proactive en mettant l’accent sur le marché canadien, affirme-t-il. Dix-huit mois plus tard, nous avons un bureau à Toronto, un camion et sept employés, notamment pour faire l’installation de nos équipements. »
Puis, la filiale américaine s’est concentrée sur son marché local. Les produits destinés au Canada ont commencé à être fabriqués en Allemagne. Toutes les machines, conçues sur mesure, sont donc expédiées au Canada par avion ou par bateau. « Ainsi, nous n’avons pas de droits de douane à payer, indique M. Goldberg. Les clients préfèrent ça parce que ça évite les fluctuations dans les prix. Et ça n’a eu aucun effet sur les délais de livraison. »
Investir au Canada est une décision stratégique pour cette entreprise familiale de sixième génération. « L’entreprise veut croître dans le marché canadien, et ça commence, ajoute M. Goldberg. Mais, pour y parvenir, il fallait investir. »
Recherche de stabilité
HUBER n’est pas la seule entreprise à chercher à renforcer sa présence au Canada.
Karl Villeneuve, vice-président des ventes à AERZEN Canada, un fabricant de surpresseurs, observe la même tendance au sein de son entreprise et chez des clients industriels. « Ils voient de l’incertitude, alors que les investissements se dirigent naturellement là où il y en a le moins, affirme-t-il. Pour cette raison, plusieurs entreprises veulent placer leurs billes au Canada. »
Malgré les défis d’adaptation que la guerre tarifaire entraîne,, il voit dans la situation actuelle un tournant intéressant pour l’économie canadienne. « Avant, on voyait les États-Unis et le Canada comme un bloc, précise-t-il. Maintenant, le Canada a plus d’autonomie. Il y aura de nombreuses occasions d’affaires au pays au cours des prochaines années. »