Plusieurs acteurs de la « machine verte » ont choisi de faire front commun. À l’approche des élections provinciales du 5 octobre, six grands regroupements issus des milieux de l’environnement et de l’économie verte unissent leurs voix pour réclamer une place centrale aux enjeux environnementaux dans les plateformes des partis politiques.
« L’union fait la force », rappelle Mathieu Laneuville, président-directeur général de l’organisme Réseau Environnement, qui regroupe plus de 2000 spécialistes en environnement. Il s’agit d’une première, ajoute-t-il du même souffle, qui témoigne de l’importance, voire de l’urgence de la situation. « Il y a urgence pour différentes raisons, renchérit la présidente et cheffe de la direction d’Écotech Québec, Isabelle Dubé-Côté. Pour des raisons climatiques et environnementales, bien sûr. Mais également pour des raisons de résilience et de ressources limitées. » L’eau en est la parfaite illustration. « Le Québec, paradis de l’eau, pourrait-il en manquer au cours des prochaines années ? », lisait-on d’ailleurs dans La Presse, en juin dernier. La démarche préélectorale actuelle rassemble l’Association québécoise de la production d’énergie renouvelable (AQPER), le Conseil des entreprises en technologies environnementales du Québec (CETEQ), le Conseil patronal de l’environnement du Québec (CPEQ), Écotech Québec, EnviroCompétences et Réseau Environnement. Ces organisations ont travaillé de concert afin de proposer une « feuille de route commune pour accélérer la transition écologique du Québec ». Cette mobilisation témoigne par ailleurs du poids économique grandissant de l’économie verte au Québec. Selon les données gouvernementales, plus de 85 000 emplois sont associés à l’environnement et aux technologies propres. Le secteur regroupe entre 14 000 et 15 000 entreprises, évalue Dominique Dodier, directrice générale d’EnviroCompétences, le comité sectoriel de la main-d’œuvre en environnement. « L’environnement est l’un des secteurs d’avenir au Québec, avec les technologies numériques. C’est aussi un secteur d’activité qui a beaucoup d’influence sur la compétitivité économique des entreprises au Québec », souligne Mme Dodier.
Plusieurs dossiers
À l’heure actuelle, le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) chapeaute un vaste éventail de dossiers : lutte contre les changements climatiques, qualité de l’air, de l’eau et des sols, gestion des matières résiduelles, protection de la biodiversité et de la faune, etc. L’importance accordée à l’environnement dans la Belle Province ne date pas d’hier. Il y a un siècle, des organismes, tels que la Société Provancher, portés surtout par des ornithologues et des naturalistes, militaient déjà pour la protection de la nature. Le MELCCFP – qui a changé d’appellation à plusieurs reprises au fil du temps – a pour sa part vu le jour en 1979. Quelques jalons importants avaient toutefois déjà été posés en 1970, avec la création du poste de ministre d’État à l’Environnement, et en 1972, avec l’adoption de la première Loi sur la qualité de l’environnement. Depuis, quantité de lois, règlements, politiques, plans, programmes et stratégies ont été mis en place, notamment en matière de développement durable et de gestion de l’eau. Lancé en 2020, le Plan pour une économie verte 2030 constitue actuellement la principale politique-cadre du gouvernement du Québec en matière d’électrification et de lutte contre les changements climatiques. Mais, si les politiques-cadres et les investissements du gouvernement contribuent à mettre cette imposante machine verte en mouvement, ce sont toutefois les nombreux acteurs sur le terrain – entrepreneurs, spécialistes, chercheurs et travailleurs – qui lui permettent de poursuivre sa route vers une transition durable.
« Ça nous a pris environ 20 ans pour déployer les premiers 4000 MW, et les autres 4000 MW vont devoir être déployés en 3 ou 4 ans. »
— Luis Calzado, président-directeur général de l’AQPER

Besoin de souffle
Or, malgré son élan, la filière environnementale a besoin d’être mieux soutenue, affirment les six organisations. Celles-ci souhaitent profiter des élections provinciales pour mettre en lumière les obstacles qui ralentissent son développement et compliquent l’atteinte des objectifs gouvernementaux. L’environnement fera par ailleurs l’objet d’un débat national, le 21 septembre 2026, à Montréal. Outre les organisations engagées dans la transition environnementale, l’événement devrait réunir les principaux représentants des partis politiques. « C’est important d’agir, compte tenu de tout ce qui se passe aux niveaux économique et géopolitique. Les entreprises ont besoin de souffle en ce moment », fait valoir la présidente-directrice générale du CPEQ, Hélène Lauzon. Selon elle, cette bouffée d’air passe notamment par une simplification, voire une accélération des démarches administratives, en particulier celles liées à la « prévisibilité » des délais rattachés aux processus d’autorisation du Règlement sur l’encadrement d’activités en fonction de leur impact sur l’environnement (REAFIE). « L’imprévisibilité des délais freine les entreprises, y compris celles de l’économie verte, ce qui nuit à l’atteinte des objectifs climatiques et d’économie circulaire au Québec », expose Mme Lauzon. Ses propos trouvent écho auprès du directeur général du CETEQ, Kevin Morin. Selon lui, des modifications ont bien été apportées au Règlement, mais elles ne se sont pas traduites par une amélioration pour les entreprises qu’il représente lesquelles sont actives dans plusieurs secteurs.
Accélération des processus
Même son de cloche du côté de l’AQPER, qui souhaite voir certains processus s’accélérer. Les objectifs de développement de l’énergie éolienne sont particulièrement élevés. La cible fixée pour 2029 est de 8000 MW, soit le double de la puissance actuelle, qui avoisine les 4000 MW. « Ça nous a pris environ 20 ans pour déployer les premiers 4000 MW, et les autres 4000 MW vont devoir être déployés en 3 ou 4 ans », fait valoir le président-directeur général de l’AQPER, Luis Calzado. Cet ambitieux défi ne pourra être relevé que si les délais d’obtention des permis sont réduits. Ceux-ci relèvent entre autres du MELCCFP et de la Commission de protection du territoire agricole du Québec. « Chacune des instances a ses propres processus : cela fait en sorte que ça prend plus de temps pour l’octroi des permis, dit M. Calzado. Au final, ça ralentit le déploiement des projets éoliens. » Cependant, ces projets se mettent en branle bien avant l’obtention des permis, souligne le président-directeur général. Les promoteurs procèdent notamment à des embauches et tissent des partenariats avec les communautés d’accueil, lesquelles peuvent à leur tour conclure des ententes avec des institutions financières. Ainsi, tout retard indu dans le processus d’autorisation entraîne un « effet domino » sur l’environnement, l’économie et la transition énergétique, fait-il valoir. L’accélération des processus constitue sans conteste une piste de solution partagée par l’ensemble des secteurs, souligne le président-directeur général de Réseau Environnement, Mathieu Laneuville. La disparité des pratiques d’une région à l’autre, notamment entre les différentes directions régionales du MELCCFP, soulève également des préoccupations. Plusieurs intervenants consultés dans le cadre de ce reportage s’interrogent d’ailleurs sur les raisons pour lesquelles des projets semblables peuvent être soumis à des exigences administratives différentes selon la région où ils sont réalisés. Dans cet esprit, Thibaud Daoust, avocat spécialisé en environnement et en développement durable chez Daigneault, avocats, rappelle pour sa part que l’accès à un registre public complet et centralisé pour l’ensemble des autorisations gouvernementales se fait toujours attendre. « Ça a été annoncé il y a presque 10 ans et le registre n’est toujours pas en place, dit-il. Un plus grand accès aux dossiers environnementaux, c’est important, parce que ça permet de voir les bonnes pratiques, mais aussi les mauvais coups. Pour un consultant qui travaille sur un dossier, ça peut être utile de voir ce qui n’a pas fonctionné dans certains projets afin de s’assurer de ne pas faire les mêmes erreurs. »
Moins de silos plus de terrain
Autre point sur lequel tous s’entendent : dans un monde idéal, les représentants des ministères seraient plus présents « sur le terrain ». « On aimerait que le ministère soit en mode acquisition de connaissances avant de prendre des décisions de différentes natures, dit Kevin Morin du CETEQ. Mais ça ne se matérialise pas toujours. Pourtant, quand on a pu le faire [ce type de rencontre], ça a été hautement profitable. » « Il y a des limites au téléphone, aux rencontres Teams et aux documents papier », ajoute celui qui prône également un meilleur accès au financement pour les entreprises, notamment en matière d’innovation. Au-delà du dialogue entre le gouvernement et les entreprises, c’est aussi la concertation entre les différents ministères qui gagnerait à être renforcée, estime Dominique Dodier d’EnviroCompétences. Les ministères responsables des transports, du développement économique et de l’environnement, cite-t-elle en exemple, ont chacun leurs propres politiques et stratégies. Leurs représentants gagneraient à échanger de façon plus systématique afin d’assurer une plus grande cohérence des actions gouvernementales, croit-elle. Cette nécessité s’applique d’ailleurs aux enjeux de main-d’œuvre, pour lesquels le ministère de l’Emploi devrait être davantage impliqué dans les consultations et les analyses. « Quand on adopte une politique ambitieuse et structurante en environnement, il faudrait penser aux besoins en compétences et en main-d’œuvre pour réaliser cette politique, souligne Dominique Dodier. Mais ce réflexe-là manque, à l’heure actuelle. » Méconnus et plutôt dans l’ombre, les métiers de l’eau souffrent particulièrement d’une pénurie de travailleurs spécialisés depuis plusieurs années.
« Quand on adopte une politique ambitieuse et structurante en environnement, il faudrait penser aux besoins en compétences et en main-d’œuvre pour réaliser cette politique. Mais ce réflexe-là manque, à l’heure actuelle. »
— Dominique Dodier, directrice générale d’EnviroCompétences

Favoriser l’économie circulaire
Afin d’accélérer la croissance de l’économie verte, Isabelle Dubé-Côté, à la tête d’Écotech Québec, la grappe industrielle des technologies propres, plaide notamment pour sa part pour une mise à jour du cadre réglementaire. « Certains règlements sont là depuis longtemps et ne tiennent pas compte des technologies et des façons de faire qu’on a aujourd’hui, des innovations qui ont été réalisées », dit-elle. La définition de « matières résiduelles », notamment, doit impérativement être actualisée, réagit de son côté Claude Maheux-Picard, directrice générale au Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTEI). Cette position est relayée, tant dans la feuille de route commune des six organisations environnementales que sur la plateforme en ligne de Réseau Envi-ronnement destinée aux candidats à l’élection. « Le cadre réglementaire en gestion des matières résiduelles doit être révisé et adapté aux impératifs de la revalorisation, à travers une approche combinant innovation et gestion du risque basée sur les meilleures pratiques internationales », estime Réseau Environnement. Le CTTEI, bien au fait des enjeux soulevés par les six regroupements à l’origine de la démarche commune, aide les entreprises à trouver des débouchés rentables pour différents résidus. « La réglementation ne facilite pas les choses, parce qu’on considère qu’une matière résiduelle est une matière destinée à l’abandon et qui ne peut pas être réutilisée dans un procédé, relève Mme Maheux-Picard. Ça ne favorise pas les solutions de recyclage. » « Quand une entreprise essaie d’intégrer des matières résiduelles comme intrants dans ses procédés pour essayer de faire de l’économie circulaire, elle se retrouve souvent à devoir passer à travers un champ de mines réglementaire », confirme Me Thibaud Daoust. Résultat : plusieurs entreprises abandonnent leurs projets d’économie circulaire parce qu’il est coûteux et compliqué d’obtenir les autorisations nécessaires pour utiliser des matériaux recyclés, constate-t-il. Des solutions existent néanmoins pour favoriser l’économie circulaire. Parmi celles-ci : augmenter les redevances à l’enfouissement et imposer un pourcentage de matières recyclées dans la fabrication de certains produits, avance Claude Maheux-Picard. « On pourrait aller plus loin au Québec, est convaincue la directrice générale du CTTEI. On souhaite voir du courage avec une vision à long terme. »
Sur une note positive, Hélène Lauzon, du CPEQ, souligne que des allégements apportés au REAFIE en juillet 2026 « devraient faciliter des activités à impact environnemental positif, comme la valorisation de matières résiduelles et l’installation d’équipements destinés à prévenir, à diminuer ou à faire cesser les rejets de contaminants dans l’atmosphère ».
L’importance du pourquoi
Pour Grégory Pratte, vulgarisateur en environnement et chroniqueur, les revendications de la machine verte sont tout à fait légitimes. Mais elles pourraient avoir du mal à trouver écho dans le débat public actuel, largement accaparé par les questions de défense et d’économie. « Tant économiquement que politiquement, il y a beaucoup de bruit, laisse-t-il tomber. On est aussi dans un contexte multicrises. Il faut loger notre monde et le nourrir. » Selon lui, les six organisations devront donc veiller à expliquer clairement le « pourquoi » de leurs demandes, c’est-à-dire les raisons pour lesquelles il est nécessaire d’adopter de nouvelles mesures, de revoir certaines procédures et de changer les façons de faire. « Et on ne doit pas juste informer, il faut aussi sensibiliser et éduquer », dit Grégory Pratte. Dans le contexte de changements climatiques, cela doit d’ailleurs devenir, selon lui, un « moteur d’action » afin de répondre aux besoins de la population. Ces besoins sont simples, dit-il. « Les citoyens ne veulent pas que leur sous-sol soit inondé à cause des pluies diluviennes, que leur maison brûle en raison des feux de forêt, que leur cabanon s’envole à cause des grands vents et que leur grand-mère meure de chaleur parce qu’il n’y a pas de climatisation dans son CHSLD », illustre M. Pratte. « Ça irait mieux si on décidait de prendre soin de notre environnement », conclut-il.
Références
CHAMPAGNE, Éric-Pierre. « Le Québec pourrait-il manquer d’eau au cours des prochaines années ? », La Presse, [En ligne], 8 juin 2026. [https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-06-08/le-quebec-pourrait-il-manquer-d-eau-au-cours-des-prochaines-annees.php]
Principales mesures structurantes recommandées dans la feuille de route commune pour une transition écologique du Québec
Prévisibilité et accélération des processus
- Multiplier les visites sur le terrain
- Structurer le recours aux visites terrain
- Renforcer l’expertise interne
- Publier des lignes directrices claires et accessibles
Main-d’œuvre
- Développer une stratégie intégrée des compétences liées à la transition écologique
- Accélérer la formation et la requalification
- Agir sur la pénurie de main-d’œuvre
- Renforcer l’attractivité et l’accessibilité des métiers en environnement
Financement et programmes d’innovation
- Pérenniser les programmes à faible coût et aux retombées importantes, portés par des experts qui permettent d’en réduire les coûts
- Bonifier les programmes d’aide et d’investissement et en garantir la continuité
- Simplifier l’accès à ces programmes
- Optimiser l’utilisation des fonds disponibles
Définition des matières résiduelles
- Ouvrir une consultation pour moderniser la définition de « matière résiduelle » inscrite dans la Loi sur la qualité de l’environnement
Vigilance accrue pour les nouvelles tarifications
- Évaluer rigoureusement l’impact sur la compétitivité des entreprises québécoises
- Assurer une prévisibilité suffisante
- Cibler un réinvestissement dans les entreprises innovantes qui sont touchées
- Minimiser les procédures administratives


