Les droits de douane fusent de toutes parts depuis le retour de l’actuel président des États-Unis à la Maison-Blanche. Une guerre tarifaire fait rage et, si elle a semé le chaos comme prévu, elle a aussi eu l’effet d’un électrochoc chez nous.
Cette guerre commerciale monopolise l’espace médiatique et occupe grandement nos politiciens québécois et canadiens. C’est le branle-bas de combat. Or, à la lecture du reportage Guerre tarifaire : quelles conséquences pour le secteur de l’eau ?, on réalise que ces droits de douane ne sont pas simplement sortis du chapeau de Picsou. Le champ de bataille a été préparé depuis bien plus longtemps qu’on l’imagine.
Le cauchemar des entreprises canadiennes qui exportent aux États-Unis se résume en quatre lettres : B-A-B-A. BABA, pour « Build America, Buy America », une loi adoptée en 2021 sous la présidence de Joe Biden. Oui, un démocrate.
Depuis, pour bénéficier d’un financement du fédéral, les projets doivent respecter des exigences hautement protectionnistes. Les produits manufacturés doivent notamment être fabriqués aux États-Unis, et plus de 55 % de la valeur de leurs composants doit être d’origine américaine. Pour le fer et l’acier, les exigences sont encore plus strictes : toutes les étapes de production doivent se dérouler en sol américain.
Loin d’être un expert dans ce domaine, je constate néanmoins que BABA s’inscrit dans un mouvement bien plus vaste. Le protec-tionniste fait partie de l’histoire américaine depuis plus d’un siècle, mais il a pris de la vigueur depuis le début des années 2000. Le « made in China » s’est glissé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, provoquant un choc industriel et beaucoup de désarroi aux États-Unis. Puis est arrivée la crise financière de 2008, avec son lot de frustrations et de contestations. Le Tea Party a gagné du terrain, avant que le mouvement MAGA – Make America Great Again – ne donne une voix à cette volonté de rejeter la mondialisation.
Bref, on est loin de la décision d’un seul homme. On fait face à un mouvement de fond qui se dessine depuis longtemps aux États-Unis. Les entreprises, comme les gouvernements, ne peuvent l’ignorer.

Œil pour œil, dent pour dent
BABA est redoutablement efficace. On le constate en lisant le reportage, qui présente notamment les cas de CON-V-AIR et de Fontaine Aquanox, qui ont acheté des usines aux États-Unis, ainsi que celui de Fournier, qui envisage de faire de même. Pour continuer à faire des affaires sur le marché américain, ces entreprises n’ont guère d’autre choix que de se plier aux exigences.
Et la riposte canadienne ? Oui, nous avons imposé des droits de douane réciproques. Mais dans une guerre commerciale déclenchée par quelqu’un qui préfère intimider plutôt que négocier, ce n’est pas suffisant.
Le temps où l’on pouvait s’en tenir à penser à des stratégies pour attirer les investissements étrangers au Canada est révolu. Les États-Unis obligent nos entreprises à s’approvisionner et à fabriquer une partie de leurs produits sur leur territoire pour desservir leur marché ? Ils gonflent même ces exigences au-delà de 55 % ? Pourquoi en serait-il autrement chez nous ?
Face à un voisin aussi imposant, qui devient menaçant plutôt que coopérant, nous n’avons d’autre choix que de nous tenir debout. Sinon, nous nous ferons manger tout rond.
Pour l’instant, les droits de douane sont surtout associés à une hausse des prix. Mais demain, leurs conséquences se feront sentir sur l’emploi et sur la survie de nos entreprises. Dans certains secteurs plus touchés, les pertes d’emplois et les fermetures ont d’ailleurs déjà commencé
À l’étranger, les Canadiens ont la réputation d’être gentils. Les Américains ? D’avoir le sens des affaires ! Mais à ce moment crucial de notre histoire, alors qu’il est nécessaire d’investir massivement dans le renouvellement de nos infrastructures, dont celles de l’eau, il faut saisir l’occasion et cesser de jouer les bons princes.
Pensons à l’hydroélectricité, dans les années 1960, ou encore au Programme d’assainissement des eaux, durant les années 1980 et 1990, qui ont donné lieu à de grands chantiers. Ces investissements ont permis de développer une expertise et un savoir-faire enviables, qui nous ont enrichis collectivement. Aujourd’hui, avec tous les travaux à venir, une occasion semblable se présente pour les entreprises québécoises spécialisées dans le traitement des eaux.
On le voit, BABA est efficace pour eux. Et ça commence à nous faire mal. Alors, à quand notre BABA ?


